Crêtes & Arbres

J’ai séjourné régulièrement au Val d’Hérens pendant une vingtaine d’années. D’abord à Évolène, La Sage et Villaz, mais très vite du côté de la Gouille, et ces dernières années au Ouartsé. Dans mon exposition au Musée Historique de Lausanne, en 2006, il y avait déjà quelques images de ce petit coin de terre, mais c’était au milieu de beaucoup d’autres du reste de la Suisse : Appenzell, Urnäsch, Klönthal, Lac des quatre Cantons, Emmenthal, Lac de Thoune.

C’est à la suite d’un court séjour solitaire au Ouartsé en novembre 2014, qu’une sorte de barrage a sauté dans mon for intérieur. J’ai envisagé de faire un travail entier sur ce biotope qui va de la forêt d’altitude (derniers alpages, granges, abris, derniers arbres) jusqu’aux glaciers et crêtes que l’on voit depuis ce territoire entre 2000 et 3000 mètres.

Ce qui m’a attiré de ce territoire c’est son état de changement autant socioéconomique que climatique. Nous sommes devant d’un processus en cours, d’où le sous-titre Work in progress (travail en cours) que l’on utilise souvent en art contemporain, mais qu’ici, on pourrait l’appliquer tant aux glaciers qu’aux troncs monumentaux des arbres tombés. Je les vois d’ailleurs comme des sculptures géantes en élaboration perpétuelle.

Très vite, c’est imposé à moi l’idée d’une chronique, mais aussi de me cerner à un territoire que l’on puisse accéder à pied, avec un maximum de trois heures de marche d’Arolla. D’autre part, il fallait que la technique soit suffisamment précise (proche de l’hyper-réalisme) pour que l’idée de témoignage soit valable. La méthode de travail a été de toujours de commencer par la marche à pied (s’approcher du point de vue physiquement) puis, une fois sur place, réaliser des croquis sur le terrain et des photos. Puis de retour à mon atelier de Lausanne, faire une synthèse entre les dessins, les photos (souvent corrigées avec Photoshop) et le vécu sur place, pour traduire le tout sur papier ou sur toile. Une des premières surprises a été le rôle joué par la lumière, que, probablement à cause de la neige, est devenu un personnage important dans ce travail. Puis les arbres, qui dans cette forêt très exposée à la neige et au vent, se reconstruisent continuellement, prenant des formes très plastiques qui résument très bien leur côté résilient, que les artistes nous connaissons si bien. Finalement, petit à petit, sont apparus quelques personnages énigmatiques, des silhouettes presque surgies des profondeurs de la montagne qui expriment d’une part, notre propre petitesse, et d’autre part, l’équilibre précaire de ce territoire à la lisière de la civilisation.

La méthode de travail est la suivante : 50 minutes de marche depuis le mayen, croquis d’après nature, accompagné photographies (souvent retouchées avec Photoshop car le système optique d’un appareil « aplatit » beaucoup l’image), Puis travail à l’atelier, sur des toiles, à l’acrylique ou sur des papiers (teintés généralement) avec des crayons divers et aussi parfois à l’acrylique. C’est un travail dans la lenteur, souvent très technique. Chaque jour de travail est noté dans la marge gauche du papier ou de la toile, sous le mot Egunkaria (qui signifie, ce qui se fait chaque jour, journalier) de telle sorte que chaque dessin a son agenda intime de rendez-vous avec l’artiste. La valeur du travail est toujours jugé à une distance de 5 à 7 mètres d’abord avec lumière artificielle dure (néon) puis avec lumière naturelle oblique.