L’Homme qui marche & Arbres

Chaque matin, à l’aube, je traverse Lausanne à pied. Contrairement à G. Roud, Robert Walser, F. Nietzsche, je marche en ville. En fait, je vais à l’atelier et cette marche matinale tient lieu d’une mise en route, d’un préchauffage nécessaire, d’un rituel.

En d’autres lieux, sous des autres cieux ma marche quitte le cadre urbain et explore d’autres territoire mentaux car le corps est autrement plus sollicité, sous les pins en été avec la chaleur assommante – midi le juste y compose ses feux – et les criquets qui délirent, le cou tordu vers le haut, à contre jour, à contre ciel devrais-je dire. Ou bien à l’opposé, dans le jour blanc d’une montagne enneigée, entre les silhouettes des mélèzes déplumés et le souffle glacé qui brouille les reliefs et réduit le cerveau à de la compote.

Le point commun de ces expériences c’est de frôler l’indicible, le non visible, une sorte d’impossibilité pour le cerveau construire une image à partir des l’informations fournies par les yeux. Une presque cécité accompagne ces sensations, le bruit aussi dans le sens photographique du terme, d’éléments en suspension qui envahissent l’image, telles les sept plaies d’Egypte et s’acharnent sur ce qui aurait dû être clair, lumineux, diaphane pour le rendre irréel, secret, estompé, insaisissable, se dérobant à nous It’s just a shadow you are seeing that he’s chaissing.

On aimerait bien cerner l’expérience de cette errance, de ces cathédrales végétales qui nous obsèdent, mais la pensée précaire, la torpeur dirais-je, de ce corps amoindri nous en privent. Ce n’est que le temps et l’abri sournois de l’atelier qui peu à peu mettront sur papier et sur toile ces sensations dans un processus à la fois laborieux et intuitif, fait d’échecs et de fulgurances.

Muma, le Ouartsé (Val d’Herens) février-mars 2013